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PRESIDENTIELLE AU BENIN : Pour la rupture ou la continuité ?

Plus de 4 millions de Béninois iront aux urnes le 6 mars prochain, pour le premier tour  de la présidentielle, afin d’élire le successeur du président Boni Yayi  qui boucle dix ans à la tête du pays.

C’est la sixième fois que les Béninois se rendront aux urnes pour la présidentielle, depuis l’ouverture démocratique en 1990. Elu en 2006, Boni Yayi a été réélu en 2011 pour un nouveau mandat de cinq ans. Il ne pourra pas briguer un troisième mandat, conformément à l’article 42 de la Constitution béninoise qui stipule : «Le Président de la République est élu au suffrage universel direct pour un mandat de cinq ans, renouvelable une seule fois. En aucun cas, nul ne peut exercer plus de deux mandats présidentiels».

Au total 33 candidats dont deux femmes sont en lice pour ce scrutin à enjeu capital pour les béninois : rompre définitivement avec l’actuel système ou opter pour la continuité.

Initialement prévu le 28 février, ce scrutin a été repoussé d’une semaine, en raison du retard dans la confection et la distribution des cartes d’électeurs par le Conseil d’orientation et de supervision de la liste électorale permanente informatisée (Cos-Lépi), présidé par l’honorable Augustin Ahouanvoèbla, député du Parti du Renouveau Démocratique (PRD de l’actuel président du parlement Me Adrien Houngbédji).

La Cour constitutionnelle a finalement mis fin à la mission de cette structure, et les tâches confiées au Centre national de traitement (CNT). Sur le terrain, les candidats se bousculent depuis le 19 février, date de démarrage officiel de la campagne électorale. Ils disposent de deux semaines pour cette opération de charme, conformément à l’article 53 du code électoral.

Les 33 candidats se sont lancés dans la bataille sans round d’observation. Sont vraiment visibles, les « gros morceaux » notamment l’actuel Premier ministre Lionel Zinsou, l’ancien Premier ministre Pascal Irénée Koupaki, l’ancien président de la Banque Ouest Africaine de Développement (BOAD) et ancien cadre du Fonds monétaire international (FMI) Abdoulaye Bio Tchané et les richissimes hommes d’affaires Sébastien Germain Ajavon et Patrice Talon.

Me Marie-Elise Gbédo, l’une des deux femmes dans la course à la Marina et quatre fois candidate à un scrutin présidentiel, va jouer les troubles fêtes.

Cette avocate de 61 ans entend cette fois-ci relever le défi, car selon elle «Huenusu !» (l’heure a sonné).

Dans les villes et quartiers, se joue un match des affiches avec une variété de slogans : «Patrice Talon: Le départ», «Plus de sécurité, plus de liberté : Pascal Irénée Koupaki»,

«Sébastien Germain Ajavon, bâtissons le Bénin de demain», «Agir ensemble avec Bio Tchané» etc…

Les caravanes et meetings se multiplient, sans oublier les portes à porte dans les hameaux et les coins les plus reculés du pays.

Plusieurs thèmes sont développés par les candidats: l’emploi des jeunes, la bonne gouvernance, l’énergie électrique, la santé, le développement du secteur privé, l’agriculture, l’émergence économique, la corruption, le sport etc.

De l’avis de certains observateurs de la scène politique béninoise, cinq candidats se dégagent déjà du lot.

 

Favori, faiseurs de roi et outsiders

 

Lionel Zinsou, le grand favori

Premier ministre depuis juin dernier, le banquier d’affaires franco-béninois Lionel Zinsou, 61 ans, fait figure de grand favori de ce scrutin. Ce dernier a été propulsé au devant de la scène politique par le président Boni Yayi, qui, après l’avoir nommé, l’a ensuite «imposé» à la famille des Forces Cauris pour un Bénin émergent (FCBE) pour porter les couleurs de cette grande coalition au pouvoir à la présidentielle. Même si quelques uns ont claqué la porte, non contents de ce «parachutage», la grande partie est restée dans les rangs et fortement mobilisée derrière leur «cheval gagnant».

Déjà adoubé par les FCBE, le «dauphin» de Yayi Boni, est soutenu par les deux poids lourds de l’opposition béninoise : le Parti du Renouveau Démocratique (PRD) de l’actuel président du Parlement Me Adrien Houngbédji et la Renaissance du Bénin (RB) du Maire de Cotonou Lehady Soglo. Malgré les sorties fracassantes du père de ce dernier, l’ancien président béninois Nicéphore Soglo et de son épouse, la plupart des militants de «Houézèhouè» (Soleil levant, logo de la RB Ndlr) lui sont fidèles.

L’actuel chef du gouvernement a encore le soutien de plusieurs autres petits partis de l’opposition, ainsi que des mouvements et associations.

«A l’allure où vont les choses, Lionel Zinsou a la faveur des pronostics. Sauf cataclysme, il gagnera ces élections, même au premier tour. C’est la continuité dans le changement», a commenté Hyppolite Ahouandangan, professeur de droit constitutionnel à la retraite.

Normalien au parcours brillant, Lionel Zinsou, neveu de l’ex-président béninois Émile Derlin Zinsou, est une personnalité incontournable des relations entre la France et l’Afrique. Ancien conseiller du Premier Ministre français Laurent Fabius, il a été également conseiller spécial de l’ombre du président Boni Yayi de 2006 à 2011.Grand inconnu de la majorité des béninois, Lionel Zinsou est surtout taxé par ses adversaires politiques, de « pure produit de la France », voire de « candidat de la France ». Mais l’homme qui a une parfaite maîtrise de la communication politique, se met souvent en tenues traditionnelles, histoire de montrer que le Bénin est sa patrie.

 

Sébastien Ajavon, le «challenger»

Richissime homme d’affaires, Sébastien Germain Ajavon (51 ans), est considéré comme le véritable adversaire de Lionel Zinsou. Président du patronat au Bénin, cet homme qui a fait fortune dans l’agro-alimentaire, a su mobiliser autour de lui, certains vieux leaders de la classe politique notamment Sévérin Adjovi (Maire de Ouidah), le député Rachidi Gbadamassi et Valentin Aditi Houdé.

Très populaire dans le milieu du football béninois pour avoir fortement contribué à la professionnalisation de cette discipline sportive au Bénin, M.Ajavon a vite gagné la confiance de plusieurs mouvements et associations des jeunes. D’aucuns le considèrent comme le candidat de la jeunesse.

«Oui je suis fait pour le Job ! Oui je suis prêt pour la mission. Comptez sur moi pour aller chercher la victoire selon les règles édictées, comme les joueurs sur un terrain de football», avait-il martelé le 3 janvier dernier devant des milliers de ses partisans au stade Mathieu Kérékou.

Chef d’entreprises aux compétences avérées, M.Ajavon est aussi le premier contributeur béninois, en raison du poids de sa structure, le Groupe Cajaf-Comon.

Avec plus de trente ans de succès dans le monde des affaires, ce grand fortuné a toujours montré sa capacité à apporter des solutions aux grandes questions économiques et participé aux grands débats sur les questions liées au développement du Bénin.

 

 Patrice Talon, le faiseur de Roi

Deuxième homme d’affaires en lice pour ce scrutin présidentiel, Patrice Talon (58 ans) sera le plus courtisé en cas de second tour. Contrairement à Sébastien Ajavon, le Pdg du Groupe Talon et de la Société de Distribution Intercontinentale (SDI), Patrice Talon n’a pas réussi à mobiliser derrière lui, de véritables poids politiques pouvant le faire propulser sur la grande marche. A part quelques soutiens de couloir (Me Joseph Djogbénou, Candide Azannaï, Sacca Lafia, Antoine Dayouri, Gaston Zossou etc…), ce richissime homme d’affaires, a récemment reçu l’onction de quatre petits partis politiques de l’opposition : l’Alliance pour une Alternative Républicaine, l’Alternative Forces Citoyennes (AFC), le Rassemblement des Béninois pour une Nouvelle Vision (RBNV) et le Collectif des Adhérents directs de l’UN (CAD/UN), membres de la grande coalition de l’opposition, l’Union fait la Nation (UN), qui pour de petits calculs politiques, n’a pas choisi de candidat pour ce scrutin.

Les partis de ce regroupement se sont dispersés et chacun a opté pour le candidat de son choix. C’est le cas par exemple du PRD de Me Adrien Houngbédji et la RB de Léhady Soglo

M.Talon, n’est pas une force à autant négliger, avertissent souvent certains analystes.

«Même s’il n’a pas le soutien nécessaire pour gagner ces élections, sa percée dans le milieu politique ces dernières mois et son assise financière, font de lui le candidat-arbitre, en cas de second tour», a estimé Edmond Aïdji, juriste et chroniqueur politique.

Patrice Talon fut longtemps un des acteurs les plus puissants de la vie économique béninoise avant de devenir l’ennemi public numéro un de Boni Yayi. Longtemps proche de l’actuel président béninois, dont il avait financé les deux dernières campagnes présidentielles, Patrice Talon a été accusé d’être le cerveau d’une tentative d’empoisonnement du président Yayi en 2012, puis d’être impliqué dans une tentative d’attentat à la sûreté de l’Etat en février 2013. A l’époque, l’homme d’affaires, incontournable dans les secteurs clés du coton et du port de Cotonou, était déjà poursuivi au Bénin dans plusieurs affaires de malversations et avait fui le pays pour Paris.

En mai 2014, le président Boni Yayi sonne la fin d’une longue saga judiciaire et lui accorde son pardon.

 

Pascal  Irénée Koupaki et Abdoulaye Bio Tchané, les outsiders

 

Pascal Irénée Koupaki : Cadre émérite du secteur financier et bancaire international, Pascal Irénée Koupaki (64 ans) est un technocrate accompli. Ancien conseiller du directeur adjoint du Fonds monétaire international (Fmi), il a également occupé plusieurs postes à la Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest/BCEAO (directeur des études, directeur du développement des études économiques et de la monnaie et conseiller spécial du gouverneur), avant de rentrer au bercail pour servir son pays. Il devient successivement ministre du développement, de l’économie et des finances, ministre d’État chargé de la prospective, du développement, de l’évaluation des politiques publiques et de la Coordination de l’action gouvernementale, avant d’être bombardé en mai 2011 par Boni Yayi, Premier ministre chargé de la coordination de l’action gouvernementale, de l’évaluation des politiques publiques, du programme de dénationalisation et du dialogue social. Mais, il finira par claquer la porte en août 2013.

L’homme n’a pas de grands soutiens politiques, mais charme le grand public à travers son concept baptisé «Nouvelle Conscience» et surtout son projet de société contenu dans un livre intitulé «Bâtir ensemble le Bénin Nouveau, le Bénin apprenant, entreprenant et innovant».

«La sagesse enseigne que +ceux qui sont destinés à devenir grands sont caractérisés par la patience. Ils sont forgés par les épreuves, leurs racines se fortifient dans le secret, ils apprennent dans l’humilité, souvent même dans l’humiliation. Mais quand vient leur temps, ils sortent non pas comme une simple plante, mais comme un baobab», a-t-il déclaré à Focus Infos.

Face aux enjeux et défis du développement auxquels est confronté le Bénin, l’homme de la Nouvelle Conscience souhaite prendre des mesures pour en trouver des solutions durables et efficaces.

 

Abdoulaye Bio Tchané : Grand économiste, Abdoulaye Bio Tchané, a dirigé le bureau Afrique du Fonds monétaire international (Fmi), avant de se retrouver à la tête de la Banque ouest-africaine de développement. Meilleur ministre des finances qu’a connu le Bénin sous le régime du défunt général Mathieu Kérékou, M.Bio Tchané a également servi à la Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest/BCEAO (Assistant du gouverneur et Directeur des études).

Candidat de l’Alliance pour un Bénin Triomphant (ABT), le grand argentier, seul candidat du quinté qui participe pour la deuxième fois à un scrutin présidentiel, M. Bio Tchané  présente un projet de société qui séduit la jeunesse : 500.000 emplois pour les jeunes, avec un investissement de plus de 205 milliards de F.CFA. Pour les jeunes non diplômés, ABT se propose de lancer sur l’ensemble du pays, des travaux à haute intensité de main d’œuvre pour les occuper.

Encore plus séduisant, ABT (comme l’appellent ses partisans) veut rembourser toutes les personnes spoliées dans le dossier ICC-Services et consorts, l’ «affaire Madoff à la béninoise» qui a éclaté en 2010. Plusieurs milliers de béninois ont été ruinés.

 

Sauver à tout prix la démocratie, et le reste après…

Le Bénin est considéré aujourd’hui comme une «référence sur le plan démocratique» en Afrique. La conférence nationale souveraine organisée en 1990 a permis au peuple béninois de faire évoluer sa démocratie, avec trois alternances en 25 ans et des élections régulièrement organisées : preuves que le Bénin a réussi non pas sa transition, mais a réussi à donner à ses institutions, une pleine traduction démocratique.

«En Afrique, les élections sont souvent source de conflits et parfois de violences meurtrières. Quel que soit le vainqueur de ce scrutin, c’est la démocratie béninoise qui aura gagné. Pour cela, la Cour constitutionnelle doit jouer pleinement son rôle, afin que les résultats proclamés, soient ceux sortis des urnes», a confié Mme Angèle Adjiwolé, cadre dans une institution financière à Cotonou.

Pour Jacques Djidonou, conducteur de taxi-moto, le prochain président doit tout faire pour lutter efficacement contre la corruption et régler définitivement la crise énergétique que connaît le pays : «Nous sommes fatigués des longues coupures du courant électrique. En ville, il arrive des moments où nous avons l’électricité que 4heures dans la journée. Plusieurs localités sont dans le noir. C’est très mauvais».

«Celui qui sera élu, doit penser à la jeunesse, il y a trop de diplômés sans emplois. C’est aussi une menace pour la nation. Sur ce plan, Boni Yayi a failli à sa mission», a renchéri Marlène Yibo, étudiante en droit à l’Université d’Abomey Calavi.

Les jours s’égrènent, et les béninois ont pour le moment, le regard tourné vers la Commission Electorale Nationale Autonome (CENA), structure chargée de la préparation, de l’organisation, du déroulement, de la supervision des opérations de vote et de la centralisation des résultats.

L’actuelle équipe présidée par Emmanuel Tiando, a une bonne expérience pour avoir organisé les récentes élections législatives, ainsi que les communales, municipales et locales.